Interview

VXiXtXaXmXiXnXeXCXMXS-2007-10-26 20:09:59

Entretien avec Nils Tavernier

Propos reccueillis par Marilyn DERET & Stéphane NICOLAS
(STUDIO VITAMINE), à Paris, le 25 avril 2009.
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Nils Tavernier, Avril 2009 - © Stéphane NICOLAS
Nils Tavernier, Avril 2009 - © Stéphane NICOLAS
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Tout près des étoiles
Tout près des étoiles
Les thèmes de prédilection
«Je m'intéresse aux mêmes thèmes depuis que j'ai quatre ou cinq ans. La femme, la beauté, la sensualité, que l'on retrouve dans tous mes films sur la danse. La peinture, très importante dans "Tout près des étoiles" et "Moulin rouge" notamment. Les enfants, puisque dès l'âge de cinq ans, j'en voulais. En une quinzaine d'années, j'ai fait entre dix et quinze films sur les enfants. La danse aussi. Plus jeune, dans les années 1980, j'ai beaucoup dansé, dans la rue, aux Halles. Et je gagnais de l'argent, ça marchait très bien ! À l'époque, c'était du breakdance, du smurf, mais j'aime toutes sortes de danse, sans exclusive. La danse classique, c'est formidable. C'est une manière de parler du corps, de la construction d'un personnage. Et les danseurs classiques sont très intéressants à écouter car ils n'ont pas l'habitude de parler, de verbaliser. Ils sont très peu interviewés. Donc ils ne récitent pas quand ils parlent d'eux-mêmes. C'est de la poésie en barre ! J'ai aussi beaucoup travaillé sur l'enfermement, le cadre, la passion. Pour moi, c'est pareil. Dans le domaine de l'image par exemple, le cadre est un enfermement, dans lequel il faut trouver la liberté. C'est ce qui m'intéresse. J'ai fait beaucoup de films et d'ateliers en prison et dans des endroits fermés.»
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Trafic d'enfants
Trafic d'enfants
Un besoin : être utile
«Mes films sont des films de dénonciation, qui visent à faire évoluer les choses, à débloquer des situations. Je les fais dans un but humaniste, voire humanitaire. Et parfois ça marche. Par exemple, le film que j'ai fait sur le trafic d'enfants esclaves entre le Mali et la Côte d'Ivoire est né d'une colère, et il a eu un impact concret : l’Union européenne a investi 700 000 euros dans une campagne de sensibilisation au Mali et au Burkina Faso afin que les enfants ne partent plus en Côte d'Ivoire. Quand j'ai commencé à faire des films, c'était pour qu'ils soient utiles. Maintenant encore, j'ai beaucoup de mal à faire une image si je pense qu'elle ne va pas être utile pour l'autre. Et si je n'ai pas été utile sur une problématique de vie ou de mort, sur des sujets extrêmes, j'ai l'impression de ne rien faire. Vers l'âge de 25 ans, je suis aussi parti en mission humanitaire d'urgence avec Médecins du monde, en tant que logicien fret. J'ai géré des camps de réfugiés de 25 000 personnes en Iran où, là, j'avais un impact direct sur la population. Je savais à peu près combien de personnes j'allais sauver par jour. C'était plus concret... Mais ce n'était pas mon métier.»
Écouter pour se découvrir
«Ça fait vingt ans que je travaille sur l'écoute, et sur ma propre écoute. Car je fais des films aussi pour me rencontrer. Je ne peux pas prétendre m'intéresser à l'autre si je ne m'intéresse pas à moi-même. Quand je traîne dans les coulisses du Moulin Rouge, avec toutes les danseuses nues, je suis obligé de travailler sur mon rapport à la nudité des femmes. Quand je travaille pendant un an sur la sexualité des femmes et des hommes en France, je suis obligé de travailler sur ma propre sexualité. Quand je regarde un homme être père, je travaille sur ma paternité aussi. Cela a forcément un impact sur moi, qu'il faut j'accepte de subir et dont il faut que je fasse quelque chose de bien. J'aime essayer de rencontrer l'autre, et je sais maintenant que j'aime essayer de me rencontrer moi, aussi. Être face à une personne handicapée, ou une femme qui a tué son enfant, ou bien sur une guerre civile m'aide à me découvrir.»
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L'odyssée de la vie - Le mystère des jumeaux
L'odyssée de la vie - Le mystère des jumeaux
"Le Mystère des jumeaux" : la famille en questions
«Comme je travaillais depuis longtemps sur le thème de l'enfance, on m'a demandé de faire un film sur la naissance. Cela a donné "L'Odyssée de la vie", qui a fait un carton. Du coup, on a eu envie d'aller un peu plus loin. Pour moi, "Le Mystère des jumeaux" est un film sur la famille, sur l'arrivée d'un enfant au sein d'une fratrie et ce que cela implique au niveau des relations au sein de cette famille. Les jumeaux agissent comme une loupe sur les rapports humains, ils décuplent les questions qu'une maman peut se poser. Par exemple, quand une femme attend un enfant, elle se demande : "Comment vais-je aimer ce bébé ?" Puis quand elle a un autre enfant, elle se demande : "Vais-je l'aimer de la manière ? Plus, moins ?" Avec des jumeaux, les questions arrivent en force. Comme si cela permettait à la maman et à son entourage de se poser les questions qu'ils n'oseraient pas se poser normalement, ou qui seraient enfouies. "Vais-je aimer mes deux enfants de la même manière ?", par exemple. Les jumeaux amènent aussi à se demander ce qu'on lègue à ses enfants, quelle est la part de la génétique, de l'inné, de l'acquis. Les jumeaux contractent tous ces questionnements, c'est formidable. Ils interrogent aussi sur l'amour fusionnel, le rapport à l'autre, la séparation. C'est difficile pour un enfant de quitter son espace vital, de "couper le cordon avec sa mère", selon l'expression. Et c'est difficile pour une maman de laisser partir son enfant. Chez les jumeaux, il y a un autre cordon, un cordon que le psychologue René Zazzo appelait "le cordon invisible" : celui qui relie au frère ou la sœur. Quant au choix des femmes que j’ai suivies pour "L'Odyssée de la vie" et "Le Mystère des jumeaux", j'avais absolument besoin, pour les filmer pendant sept mois, qu'elles soient ancrées dans leur propre vie. Quand je les ai rencontrées, il m'a fallu spéculer sur l'impact que la caméra et mon équipe allaient avoir sur elles. Il ne fallait pas que ça leur fasse de mal, ni à nous, mais que ce soit de l'ordre de la bienveillance. C'est complètement subjectif et extrêmement rapide. C'est une décision que je prends en 25 minutes et deux heures d'écoute.»
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Aurore
Aurore
"Aurore", un rêve
«"Aurore", c'était un rêve, un truc que je pensais absolument infaisable en France. Le film était construit comme un ballet classique romantique, avec une structure narrative juxtaposée à celui-ci. J'avais vraiment envie de le faire mais je n'étais pas sûr de pouvoir y arriver financièrement. "Aurore" est un film cher, à 5,5 millions d'euros, ce qui est beaucoup pour un premier film. Il y a des costumes, des effets spéciaux, des bals, des stars. C'était une grosse machine, avec parfois 300 personnes sur le plateau. Mais c'est un film inclassable, un ovni, il n'y en a pas d'autres comme ça en France. Donc quand j'ai réussi à le produire et à le réaliser, c'était dingue ! Ce rêve irréalisable, j'avais réussi à le réaliser. J'ai eu une chance folle... Enfin, je me la suis offerte. On a produit le film à deux, je me suis battu pour qu'il existe. Cela m'a pris presque sept ans de ma vie : quatre ans et demi pour l’écrire, un an pour trouver l'argent, puis un an de tournage, montage et mixage. C'est du temps. Mais je suis très content d'avoir fait ce film. Je ne sais pas si j'aurai un jour une proposition artistique aussi forte qu'"Aurore".»
Le chef op'
«Très tôt, je me suis intéressé au cadre et à la lumière. D'ailleurs, j'ai débuté à la caméra. De 15 à 20 ans, je n'étais que technicien. Ma base, c'est l'image. C'est pour ça que je suis chef op' de quasiment tous mes films. Et je forme les gens avec qui je travaille à essayer de cadrer et de réfléchir sur la lumière de la même manière que moi. Aujourd'hui, il y a une ou deux personnes qui peuvent filmer sans moi. Bien sûr, elles ne feront pas "mon" image, "ma" lumière, mais je sais que cela n'aura pas d'impact négatif ni sur le film, ni sur les gens qu'on filme. Je suis aussi cadreur ou chef op' pour d'autres réalisateurs. Et j'aime ça : accompagner une mise en scène, proposer des cadres... Ce rôle d'accompagnateur me va très bien.»
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Désirs & sexualités
Désirs & sexualités
Une passion : la photo
«Le rapport dans l'intimité, quand je fais une photo de quelqu'un, que je suis seul avec cette personne, est inégalé. Il est à la fois très violent et très doux. C'est quelque chose de très fort, que je ne lâcherai pas. J'ai mis beaucoup de photos à moi dans mes films. À une époque, quand je tournais, j'avais une caméra d'un côté et un appareil photo de l'autre. Puis j'intercalais les photos avec des séquences ou bien je les intégrais à des séquences. La photo est comme un deuxième regard sur ce que je filme, un regard différent. Quand je travaille sur le corps, la sexualité, la grossesse, il y a une violence et une intimé fulgurantes. Avec la photo, c'est un autre rythme. Et puis j'aime bien aussi quand l'image ne parle pas.»
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L'acteur
«Je suis acteur depuis plus de vingt ans, pour le cinéma et la télévision. Quand je joue, je lâche prise complètement. Étant moi-même réalisateur, je sais que combien c'est fragilisant de poser une caméra sur quelqu'un. Donc je ne veux surtout pas m'immiscer dans la mise en scène. J'ai plutôt envie de répondre à la demande. Mais jusqu'à présent, les rôles que j'ai interprétés ne m'ont pas vraiment permis de me découvrir. Systématiquement ou presque, je jouais quelqu'un d'hyper social, le défenseur de la veuve et de l'orphelin, sur des sujets très ancrés socialement. C'était fou : j'arrivais sur le plateau, je demandais au metteur en scène comment il voulait que je m'habille et il me répondait "tu ne bouges pas". Ce n'étaient donc pas franchement des rôles de composition. Mais je suis ouvert aux propositions !»
Les ateliers
«Depuis vingt ans, j'anime des ateliers dans des milieux fermés, souvent avec des enfants en grande difficulté. Ils commencent par écrire un scénario, ensuite je les forme à la technique puis on tourne les films. Le dernier atelier, c'était à Bullion dans les Yvelines, pendant huit mois. C'est un centre médicalisé pour des enfants en fin de vie ou gravement malades. C'était difficile. Parfois, on organisait des tournages avec les mômes, puis il y en avait un qui partait en réanimation... Ce n'est pas simple d'être face à quelqu'un qui va mourir. J'ai aussi travaillé pendant trois mois et demi dans une prison de femmes, à Orléans. C'était très particulier parce qu'elles étaient enfermées alors que moi, je pouvais entrer et sortir. Donc les rapports étaient différents d'à l'extérieur. L'environnement a un impact incontournable sur l'individu.»
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Tournage - Le mystère des jumeaux
Tournage - Le mystère des jumeaux
L'équipe
«Je pense être un bon chef de bande, je peux gérer beaucoup de personnes. Et j'ai besoin de travailler en équipe. Sur les documentaires un peu difficiles, il me faut des gars solides. Donc, je dois les tester avant. Pour ça, je les emmène avec moi dans les ateliers que j'anime. La dernière fois, c'était à Bullion, dans le centre médicalisé pour enfants. Le mec voulait travailler avec moi. Je lui ai dit : "Super, mais fais-toi d'abord les gamins avec moi." Il m'a accompagné pendant huit mois. Au début, il n'osait pas me dire qu'il était fragile. Puis quand il me l'a avoué, j'ai pensé : "C'est cool, et ce sera cool après." C'est un passage obligé car les gens disent qu'ils peuvent voir quelqu'un mourir devant eux alors qu'en fait, ce n'est pas vrai. On ne sait jamais comment on va supporter ça. Par exemple, il y a pas mal de césariennes à la naissance de jumeaux. Moi, je ne savais pas comment j'allais vivre une césarienne. Peut-être que ça allait me bouleverser ? Je ne pouvais pas le savoir sans l'avoir vécu. Donc je suis allé voir une césarienne, et maintenant je sais. Je ne peux pas emmener n'importe qui sur les films difficiles, comme celui que j'ai fait dans les townships en Afrique du Sud, où la police recense 19 000 meurtres par an et où les taux de mortalité sont équivalents à ceux d'une guerre civile. J'ai besoin de rencontrer les gars avant et de passer du temps avec eux. Pour "L'Odyssée de la vie" ou "Le Mystère des jumeaux", il fallait qu'ils soient extrêmement solides psychologiquement, qu'ils aient déjà énormément réfléchi sur eux-mêmes et qu'ils acceptent de se remettre en question. Ça, c'est la base absolue, parce qu’on ne peut pas écouter quelqu'un qui va parler de lui sérieusement, sans réfléchir un peu sur soi-même. Il fallait aussi qu'ils aient une manière de se positionner qui me corresponde. Parce que c'est très compliqué d'accompagner dans l'intimité une maman qui va accoucher d'un enfant. Ça paraît simple quand on regarde le film, mais il faut faire très attention à tout, tout le temps. Donc deux ou trois fois par semaine, avec l'équipe, on se parlait pour voir comment chacun s'était positionné par rapport à la maman, au père, aux enfants, et par rapport à lui-même. C'est un débriefing entre nous absolument nécessaire pour ne pas faire d'erreur. Il faut qu'on se parle des difficultés qu'on a rencontrées et parfois rectifier le tir. Parce que ce travail est à la fois une affaire de confiance entre l'équipe et les gens qu'on filme, et de responsabilité. Mais une fois que j'ai trouvé un gars qui est solide, qui ne râle pas, qui est capable de recevoir des chocs émotifs et ensuite d'en parler, la relation humaine devient de l'or. Sur les documentaires longs, j'ai envie d'avoir avec moi des gens que j'aime voir vivre. On passe tellement de temps ensemble. D'autant que l'équipe est réduite parce qu'on ne peut pas être nombreux sur un documentaire. Si on est huit autour de la maman qu'on filme, l'intimité devient difficile. Il faut qu'on soit soudés, sur le long terme, sans engueulades ni rapports de force. Au contraire, il faut qu'on réfléchisse au film ensemble.»
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Le documentaire
«"L'Odyssée de la vie" et "Le Mystère des jumeaux" sont des films de commande. Les gens de France Télévisions avaient envie que je leur fasse un film sur la naissance parce qu'ils savaient que je travaillais depuis longtemps sur l'enfance. Je leur ai donc proposé un principe de narration, qu'ils ont accepté. Mais pour un réalisateur de documentaires, c'est très luxueux. On n'est pas nombreux à avoir cette chance-là. Le plus souvent, quand tu veux faire un documentaire, il n'y a pas trente-six possibilités. Soit tu fais ton film tout seul et tu essaies de le vendre après. Soit tu essaies de le vendre avant, en cherchant un diffuseur. Dans ce cas, il faut que tu lui dises ce qu'il va y avoir dans le film. Plus tu te rapprocheras de ce qu'il y aura à l'image, mieux tu pourras parler avec lui. Donc tu es obligé de réfléchir au film avant. Il y a tout un travail d'enquête au préalable, pour lequel je me fais aider par des journalistes sur place. Parfois, il suffit de photos que j'ai vues ou d'histoires dont j'ai entendu parler pour qu'un sujet m'interpelle. Alors je creuse. Puis j'écris aux chaînes de télévision : "Voilà ce que je vais filmer. Vous en voulez ou pas ?" Je sais qu'il y a des chaînes qui vont me prendre un film et d'autres pas. Donc j'écris en fonction de qui je cherche à séduire. Moi, je travaille principalement, sinon intégralement, avec le service public.
Mais plus ça va, plus, objectivement, faire des films sur des sujets difficiles, c'est difficile. Avant, on arrivait à faire des choses formidables. Avec mon équipe de l'époque, on a travaillé pendant cinq ou six ans sur les déplacements de population. On a filmé des camps de réfugiés, en Azerbaïdjan. Les gens vivaient dans des wagons à bestiaux. Des filles de 25 ans mouraient en couche à cause de la douleur, parce qu'elles n'avaient pas d'antalgique. D'autres mouraient de la grippe. On voyait les corps chauds... C'était une immersion dans un décor de guerre civile. Et pourtant, on pouvait faire 52 minutes là-dessus ! Ces films étaient compliqués à monter mais ils étaient acceptables. Il y a de moins en moins d'espace pour ça aujourd'hui, à la télévision. Bien sûr, tu peux sortir tes documentaires au cinéma. Il y en a entre 15 et 30 chaque année. C'est ce que j'ai fait avec "tout près des étoiles". Mais j'aime bien aussi faire du prime time, du tout public. Même s’il y a des choses qui ne sont plus possibles en prime time. Par exemple, faire un documentaire à la manière de Wiseman, sans commentaire. Les gens zapperaient.»
Propos reccueillis par Marilyn DERET & Stéphane NICOLAS
(STUDIO VITAMINE), à Paris, le 25 avril 2009.
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